
Le dossier
Quand un citoyen paie 185 dollars pour un passeport, l’argent arrive-t-il au Trésor public ou dans les poches d’intermédiaires dissimulés ? Cette question est désormais devant la justice belge.
Une décision prise à Bruxelles le 31 août a renvoyé Semlex, entreprise belge de biométrie et de documents sécurisés, ainsi que 13 autres prévenus devant le tribunal correctionnel pour le contrat de production des passeports en République démocratique du Congo (RDC). Un porte-parole du parquet fédéral belge a confirmé que l’entreprise et certains salariés figuraient parmi les personnes renvoyées. Après neuf années d’enquête, cette décision ouvre la voie à un examen des accusations au fond. Aucune culpabilité n’a encore été établie. [1]
Anatomie des paiements : comment étaient répartis les 185 dollars ?
Au cœur du dossier se trouve la répartition opaque de l’argent versé par les citoyens. D’après les documents contractuels obtenus par Reuters en 2017, le système instauré en 2015 fixait le prix du passeport biométrique à 185 dollars.
La ventilation montre comment un service public a été commercialisé :
65 dollars — à l’État congolais.
48 dollars — à trois filiales de Semlex.
12 dollars — à Mantenga Contacto Trading, basée à Kinshasa, pour des services de personnel.
60 dollars — à LRPS, société enregistrée aux Émirats arabes unis.
Cette part de 60 dollars, soit 32,4 % du prix total, retient l’attention. Les documents obtenus par Reuters décrivaient les services de LRPS en contrepartie comme relevant de l’administration, de la logistique et des relations gouvernementales. Dans les enquêtes internationales sur la corruption, les « relations gouvernementales » peuvent être examinées comme une couverture possible de commissions occultes ou de trafic d’influence.
L’allégation selon laquelle LRPS était liée à un proche du président de l’époque, Joseph Kabila, constitue une autre zone d’ombre du dossier. Selon le récit de Reuters de septembre 2026, les enquêteurs n’avaient toutefois pas encore établi ce lien devant le tribunal par des preuves concluantes. [1]
L’allégation de 60 millions de dollars détournés
Selon un communiqué commun d’organisations de la société civile parties à la procédure, environ 60 millions de dollars auraient été détournés par ce montage financier complexe.
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) a annoncé en mai 2020 que 51 citoyens congolais avaient rejoint la procédure. Dans ce dossier soutenu par la FIDH, Transparency International et d’autres organisations, les procureurs ont passé neuf ans à examiner les mouvements bancaires, des centaines de communications électroniques et des témoignages recueillis dans plusieurs pays. [2]
Semlex : « Nous rejetons les allégations ; les chiffres ne reflètent pas la réalité »
Dans une déclaration officielle rapportée par Belga le 2 septembre, Semlex a fermement rejeté toutes les allégations de corruption et de blanchiment. Elle affirme que Semlex Europe n’a versé aucune commission secrète et n’a participé à aucun détournement de fonds publics.
Semlex soutient avoir répondu à toutes les demandes des enquêteurs, avoir attendu neuf ans pour se défendre sur le fond et préparer le procès avec confiance. L’entreprise conteste également les montants de 60 millions de dollars évoqués publiquement, soulignant qu’ils reposent uniquement sur les affirmations des parties civiles et des spéculations médiatiques, non sur une décision judiciaire ou un audit indépendant. [3]
L’analyse de The Ledgers : un test pour le secteur GovTech
La décision du gouvernement congolais du 11 avril 2025 a ramené le prix du passeport de 185 à 75 dollars. La question centrale demeure pourtant : où sont allées les sommes précédemment perçues et comment les parts des intermédiaires étaient-elles contrôlées ? [4]
L’affaire Semlex dépasse le combat judiciaire d’une seule entreprise belge. Elle met à l’épreuve les pratiques du secteur GovTech, dans lequel les États confient à des sociétés privées leurs infrastructures d’identité, de passeports, de biométrie et de suivi fiscal.
Semlex, SICPA, IDEMIA et Surys peuvent vendre des produits différents, mais l’analyse relève un modèle contractuel commun :
Contrat public de longue durée → partenaires locaux ou offshore de conseil et de logistique → marges importantes facturées comme frais de service.
Le procès Semlex permettra d’évaluer avec quelle transparence la justice peut examiner les éléments de ce modèle présentés comme des prestations de services.
The Ledgers continuera de suivre cette affaire et les dossiers comparables de fournisseurs technologiques dans son suivi des enquêtes européennes.
D’après les publications de: Reuters / Internazionale — 2 septembre 2026; FIDH — Renvoi de Semlex devant le tribunal correctionnel; Belga / Nieuwsblad — Réponse de Semlex, 2 septembre 2026; Conseil des ministres de la RDC — 11 avril 2025.
Documents sources
04Mises à jour du dossier
Dossier publié
Note de la rédaction
Adaptation de l’article fourni à The Ledgers, avec conservation des liens sources. Le renvoi en procès ne constitue pas une déclaration de culpabilité. Semlex nie les allégations. Les autres entreprises GovTech sont citées pour le contexte sectoriel, sans suggérer qu’elles soient prévenues dans cette affaire. Les pièces du dossier n’ont pas été examinées indépendamment pour cette publication.
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